La Mort dans la Bande Dessinée (3) - Le suicide -

 

La Mort dans la Bande Dessinée (3) 

Le suicide -

Si il y a un thème que je ne m’attendais pas à voir évoqué dans la BD franco-belge du siècle dernier, c’est bien celui, très délicat, du suicide. D’autant que la mort elle même, qui fait pourtant partie de la vie, y avait longtemps été un tabou, comme nous l’avons vu dans nos pages précédentes.

Alors, pensez donc, cet acte d’auto-destruction souvent incompris et toujours angoissant pour les témoins, dans une revue destinée aux jeunes enfants et aux adolescents. J’en suis encore tout étonné.

Je ne vais pas prétendre, non plus, que le sujet a souvent été traité, mais les quelques exemples que j’ai en tête – et il y en a peut-être d’autres dont j’ignore l’existence – sont déjà une présence intéressante et troublante. Il conviendra, je pense, de bien analyser les raisons et les justifications données pour leur présence dans le cours du récit.

Le premier exemple dont je me souvienne remonte à 1940 pour sa parution en planche dans un magazine, et à 1950 pour sa parution en album. Il s’agit d’une scène dans « Tintin au Pays de l’Or Noir » par Hergé. Vers la fin de l’histoire, le « méchant » Muller, acculé dans le désert préfère mettre fin à ses jours plutôt que d’être pris. On ne voit pas son geste ; on le devine simplement au cri de Tintin qui lui dit de ne pas faire ça. Par contre, la chute, histoire de dédramatiser une situation difficile, tourne au gag, comme souvent chez Hergé. Je vous laisse la (re-)découvrir par vous-même.

On peut probablement voir derrière cette solution l’influence assumée ou inconsciente du code de moralisation des publications pour la jeunesse qui voulait que le méchant ne profite jamais de ses méfaits, mais qu’il n’échappe pas non plus aux conséquences de ses actes.

Le second exemple d’une tentative de suicide dont je me souvienne remonte à 1947 (et 1949 en album). Il s’agit, cette fois-ci, de Jolly Jumper, le bientôt célèbre cheval de Lucky Luke. Cet animal très intelligent et sensible se sent responsable de la mort de son cavalier, noyé dans une rivière dans laquelle il a chuté parce que sa monture a refusé de sauter l’obstacle. Rongé par le remord, le cheval va, la tête basse, se coucher sur une voie ferrée pour attendre la mort. L’image est fugitive et peut ne pas avoir évoqué grand chose pour un enfant. Rien de trop choquant donc, d’autant que dans la même image, il entend le sifflement, non pas d’un train qui arriverait, mais de son maître qui s’en est sorti miraculeusement.

Le troisième exemple remonte à 1953, à nouveau chez Hergé, dans « On a marché sur la lune ». Wolf met réellement fin à ses jours cette fois-ci, mais si c’est clairement compréhensible, ce n’est ni illustré par l’image, ni énoncé à voix haute. C’est discrètement indiqué par écrit sur un mot laissé par Wolf et que Tintin découvre. On voit là la finesse d’Hergé ne voulant pas choquer les enfants qui sait qu’ils se focalisent moins sur ce qui n’est pas montré ou dit. Pour ce qui est de la justification de son geste, il s’agit en fait d’un sacrifice pour sauver les autres en économisant de l’oxygène qui venait à manquer et menaçait la vie de tout l’équipage.

L’exemple suivant viendra beaucoup plus tard. En 1986 dans la série XIII par Jean Van Hamme. Il s’agit de l’épisode intitulé « Toutes les larmes de l’Enfer ». Une jeune-femme est retrouvée à terre, les poignets tailladés dans les toilettes d’un restaurant. Je n’en dirai guère plus pour ne pas gâcher le suspense, sauf que c’est un geste d’amour et non de désespoir. Ce qui justifie entièrement sa présence dans le scénario.

En 1990, Tome et Janry, qui ont repris la série de Spirou, évoquent et illustre clairement cette fois-ci un geste suicidaire sans équivoque. C’est dans l’album « Spirou à Moscou » dans lequel un homme se prête au « jeu » de « la roulette russe ». Mais dans ce cas, le clic du barillet vide n’aura pas de conséquences dramatiques.

En 1998, l’univers de la BD, nous l’avons déjà évoqué, avait énormément changé, et les scénaristes puis les dessinateurs osaient désormais ce qui apparaissait comme impensable quelques 30 ans plus tôt. Cette année-là, Qwak et Cazaux mettent en couverture de leur album intitulé « Mémoires d’un incapable », un homme tenant le canon de son fusil dans sa bouche. Il tentera par la suite, à plusieurs reprises, de mettre fin à ses jours, mais sans oser ou réussir à aller jusqu’au bout de son geste. L’histoire est sombre, et cet incapable est torturé de l’intérieur. C’est bien là une image du désespoir.

En 1999, même réalisme dans le 1er tome de la série « Exit » par Werber et Mounier. Nous sommes sans le moindre doute à nouveau dans un univers d’adultes, très loin de la BD pour enfants. L’héroïne, déprimée, tente de se suicider à plusieurs reprises également, mais échoue à chaque fois. A noter, au passage, sa pendaison ratée qui est illustrée en détails.

Le traitement de ce thème démontre une fois de plus ce que nous avancions au départ, à savoir qu’à partir de l’an 2000, la BD n’a plus ni limites ni tabous. Pour preuve cette longue liste de parutions abordant ouvertement le suicide, avec, semble-t’il, un apport très important du monde des mangas. Le suicide serait-il un thème majeur et particulièrement sensible dans la culture japonaise ? Je dois avouer toutefois que je n’ai pas pu lire les récits dont je vais citer les noms, faute de les avoir trouvés, ou parce que certains sont vendus, d’occasion, à des prix avoisinant les 40 à 60 € sur le marché de l’occasion.

Dômu – Rêves d’enfant – par Otomo (1991)

Intestine – par Bossé (2002)

Romain – par Mélaka (2003)

Le Cercle du suicide – par Furaya (2005)

Secteur 7 – par Polonsky et Séra (2005)

Le Coup du lapin – par Riley (2006)

Mélodie d’Enfer – par Lu Ming (2006)

Reset – par Tsutsui (2006)

Go ! Go ! Heaven – par Obara et Umino (2007)

Line (manga) – par Kotegawa (2008)

Irène et les Clochards – par Ruppert et Mulot (2009)

Le Club du suicide – Baloup, Stevenson et Vaccaro (2011)

La Vallée des papillons – par Floc’h (2011)

Suicide Island – par Koji et Ikeda (2011)

Black Paradox – par Ito (2012)

Le Magasin des suicides – par Ka, Teulé et Collardey ( 2012)

Les derniers jours de Stefan Sweig – par Seksik et Sorel (2012)

Aokigahara - La Forêt des suicidés – par El Torres et Hernandez Walta (2013)

Canis Majoris – par Locatelli Kournwsky (2013)

Coeur glacé – par Dal et De Moor ( 2014)

Les Naufragés (Akata) – par Choi (2015)

[à suivre ...]


 

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